Une image erronée du corps journalistique marocain s’est malheureusement ancrée dans les esprits et mérite une rectification urgente. Cette perception, trop souvent le fruit d’impressions hâtives plutôt que d’analyses scientifiques, porte un préjudice considérable à la réputation de cette profession noble qu’est le journalisme. Des facteurs objectifs ont pourtant façonné cette réalité complexe, qu’il convient d’examiner avec finesse pour la comprendre, et idéalement la transcender.
Par Younes Mjahed*
Les chiffres sont éloquents : en 2024, 3993 professionnels, femmes et hommes, détiennent la carte de presse. Ils œuvrent sans relâche dans divers secteurs pour alimenter le paysage médiatique marocain, qu’il s’agisse de la presse écrite, du numérique, de la télévision ou de la radio. Tout observateur avisé du panorama médiatique marocain sait pertinemment que l’immense majorité de ces journalistes exerce son métier dans le respect le plus strict des règles déontologiques.
Ces professionnels refusent catégoriquement tout compromis avec leur intégrité et dénoncent avec vigueur toute atteinte à leur profession, notamment celles perpétrées par une minorité qui s’adonne à la diffamation, aux attaques infondées contre les institutions, et à l’instrumentalisation du journalisme à des fins de chantage, d’enrichissement personnel ou de règlements de comptes mesquins.
C’est précisément ce corps journalistique qui s’est dressé en rempart, au début des années 1990, face à la prolifération de ce que l’on désignait alors comme la « presse de trottoir » (la presse jaune), ces publications sensationnalistes dont l’unique ambition mercantile consistait à commercialiser auprès du public une marchandise intellectuellement avariée, au mépris flagrant des principes fondateurs du journalisme.
Face à cette dérive préoccupante, le Syndicat National de la Presse Marocaine (SNPM) institua en 1993 un comité d’éthique, présidé par El Mehdi Bennouna, fondateur visionnaire de l’Agence Maghreb Arabe Presse (MAP). Ce comité réunissait des figures emblématiques : Kassem Zahiri, premier directeur de la Radio Nationale, Mohamed Larbi El Khattabi, intellectuel ayant assumé plusieurs responsabilités ministérielles, et Ahmed El Ghazali, qui dirigerait ultérieurement la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA). Cette instance élabora une charte éthique, entérinée lors de l’assemblée générale du syndicat la même année par des centaines de journalistes, et apposée au verso de la carte d’adhésion. Ce comité n’ayant pu se transformer en un mécanisme d’autorégulation pérenne, le syndicat renouvelle l’initiative sous une forme plus ambitieuse.
En 2000, il organise un colloque international pour s’enrichir des expériences mondiales en la matière. À l’issue de cette rencontre, un comité de suivi comprenant des membres du syndicat et des organisations de défense des droits humains conçoit un projet de charte déontologique plus exhaustif. Une assemblée plénière réunissant plus de 300 journalistes valide cette charte, donnant naissance à l’Instance Indépendante d’Éthique Journalistique et de Liberté d’Expression, sous la présidence de Mchichi El Alami. Cette instance comptait 23 représentants éminents des journalistes et des éditeurs, parmi lesquels la journaliste Zakya Daoud, fondatrice du prestigieux magazine « Lamalif », Fatima El Ouakili, Jamal Mohafid, Mohamed Selahami (actuel président du comité d’éthique au Conseil National de la Presse), et Abdelmonaim Dilami, alors à la tête de la Fédération Marocaine des Éditeurs de Journaux. S’y joignaient également des représentants de Transparency Maroc, de l’Union des Écrivains du Maroc et d’organisations de défense des droits humains, notamment Abdallah El Oualladi, Abderrahim Benameur, et Abderrahim Benberka.
Malheureusement, certains journalistes et éditeurs visés par des plaintes ont refusé d’adopter une attitude constructive vis-à-vis de cette instance. En outre, certains propriétaires de journaux ont manifesté leur opposition dès sa création, entravant son fonctionnement optimal. Ces expériences, riches d’enseignements, ont conduit de facto à l’établissement par voie législative d’un Conseil National de la Presse.
Une interrogation fondamentale persiste néanmoins : si le corps journalistique, dans sa grande majorité, s’efforce de résoudre les questions d’éthique par l’autorégulation, avec l’appui précieux des défenseurs des droits humains – comme en témoigne l’expérience de l’Instance Indépendante -, comment peut-on légitimement propager une image généralement dégradée du journaliste marocain ?
La démarche d’une minorité qui ne s’exprime que par l’invective et la calomnie ne saurait devenir le modèle dominant de cette profession exigeante. Les données statistiques présentées par la Commission Provisoire de Gestion du Secteur de la Presse lors d’une conférence à Casablanca le 26 février 2025 sont révélatrices : le Comité d’Éthique Journalistique a statué sur 183 plaintes entre 2019 et 2024. Les personnes concernées n’ont pas contesté ces décisions. Au contraire, les journalistes et éditeurs mis en cause ont abordé la question avec maturité professionnelle, sans se draper dans les habits de la victime ni revendiquer une posture héroïque.
Ce phénomène s’observe également dans les dispositifs d’autorégulation à travers le monde, où les décisions des instances déontologiques sont généralement acceptées sans contestation stérile. Voilà la véritable nature du corps journalistique marocain, profondément attaché aux valeurs déontologiques de sa profession.
La majorité de ses membres œuvre avec humilité et abnégation, comme l’a si justement observé le sociologue Max Weber dans son ouvrage « Le savant et le politique » : on ne peut porter un jugement négatif sur l’image du journaliste en se fondant sur de simples impressions induites par une minorité corrompue.
« De nombreux journalistes ont dévié de leur mission ou se sont dégradés dans leur humanité », écrit-il,
« mais cette profession, malgré toutes les difficultés auxquelles elle est confrontée, compte un grand nombre de personnalités authentiques, dotées d’une valeur véritable, et un nombre plus considérable encore de journalistes intègres, bien au-delà de ce que le public profane est enclin à imaginer ».
*Journaliste et président de la Commission provisoire pour la gestion des affaires du secteur de la presse et de l’édition


